28/02/2011
1990 - L’art visionnaire, parent de l’alchimie

rome
L’art visionnaire ne date pas d’aujourd’hui. Bosch, Blake, Redon furent visionnaires en leur temps comme l’étaient déjà, aux origines de la peinture, les bisons incantatoires de Lascaux.
Mais aujourd’hui, un évènement tragique le frappe en plein fouet : la mort accidentelle de Jean-Pierre Velly, englouti le 26 mai par les eaux sombres du lac de Braciano, près de Formello, un petit village situé au cœur de la campagne étrusque, où il vivait et travaillait dans l’embrassement de la lumière.
Il naviguait à bord de son catamaran, accompagné de son fils Arthur, quand une lame soulevée par une rafale le déséquilibra et le projeta hors de l’embarcation. Choc, hydrocution : il fut aspiré par le vide.
Malgré quinze jours de recherches menées avec un matériel considérable, son corps ne fut pas retrouvé. Né à Audierne, dans le Finistère, en 1943, Velly allait avoir quarante-sept ans.
Il laisse derrière lui une œuvre comparable à celles des plus grands maîtres, anciens et modernes.
Prémonition ? Velly avait prédit qu’aucun croque-mort ne verrait jamais son cadavre, et se déclarait trop curieux de la mort – qu’il avait souvent évoqué dans son art – pour ne pas redouter le conformisme des enterrements.
Prix de Rome de gravure à vingt-trois ans, il avait commencé sa carrière par l’utilisation exclusive du noir et du blanc.
« L’œuvre gravée, disait-il, est l’expression de cette fascination du noir et du blanc, celle de la gravure au burin et e l’eau forte. Le blanc est le summum de toutes les couleurs, comme le noir en est la négation. J’ai porté la grande pauvreté de ce vocabulaire à l’extrême complexité du langage. »
Son chef d’œuvre est sans doute Le Massacre des innocents, une gravure en noir et blanc qu’il a mis une année à réaliser, en 1970-1971, au prix de dix heures de travail journalier, ainsi que l’explique Michel Random, son ami, et l’un des meilleurs spécialiste de l’art visionnaire.
Celui-ci représente une foule innombrable fuyant, dans un élan sans espoir, menacée qu’elle est par la destruction planétaire du monde-poubelle où nous sommes désormais condamnés à survivre.
Mais Velly, qui pratiquait également l’aquarelle et la peinture, fut aussi un virtuose de la couleur qu’il portait à son incandescence comme dans Coucher de soleil sur la plage ou beaucoup d’autres de ses œuvres qui ont pour thème la mer, la vague, le ciel, les pétales de coloquinte, quelques fleurs séchées, un crâne d’animal …
Physique et métaphysique sont liées : l’œil qui voit, ausculte, dépouille et recrée. Au centre de la vision.
Autre maître du noir et du blanc : Francis Mockel, quarante ans, visionnaire de la nuit.
« Quand je gravais mes Jungles intérieures, écrit-il, j’allais tous les soirs au bord d’un étang, je marchais dans l’eau, au milieu des nénuphars, avec l’impression très forte de retourner aux sources même de la vie. »
Mockel appartient à la famille du fabuleux – et trop méconnu – dessinateur que fut Victor Hugo et à celle des romantiques allemands. « J’aimerais faire une gravure qui soit à la fois corps de femme et paysage … une femme-nature, un corps immense fait de tout un monde végétal dans lequel on pourrait se promener. »
Du combat de l’ombre et de la lumière, l’issue n’est jamais certaine, comme dans ses tableaux – Mockel, lui encore, est également peintre – où le ciel est saisi dans l’intensité lumineuse qui précède l’aube.
Mais peut-être existe-t-il un exutoire dans la fusion des règnes …
L’art visionnaire, en effet, est parent de l’alchimie. On le voit chez Yves Doaré, né en 1943 à la Roche-Bernard, dans le Morbihan, dont l’ensemble des gravures et des gouaches évoquent une sorte de « mémoire géologique » des êtres et des choses.
Ou chez Moreh, qui travaille à Paris mais vit le jour en 1937, à Bagdad, dans l’œuvre duquel entrent de nombreux symboles alchimiques tirés du grand Livre de la création : œufs, licornes, lapins, signes de fécondité et de vie, etc.
Si aujourd’hui, l’école d’art visionnaire est essentiellement française – avec d’autres artistes remarquables tels que Rubel, Guihédo, Le Maréchal -, on n’en retrouve pas moins les racines partout dans le monde : aux Etats-Unis, en Autriche, en Italie, où elle joue d’abord sur la théâtralité de la vision.
On y utilise, comme dans les peintures de Lepri ou de Clerici, du recours aux archétypes à l’utilisation du métier traditionnel, des moyens analogues, selon une inspiration assez proche, parfois, du surréalisme.
Michel Random écrit « L’art visionnaire qui s’est épanoui en cette fin du XXe siècle est en soi une réponse et le reflet d’une nouvelle conscience, qui apparaît aussi dans la nouvelle physique contemporaine : l’unité fondamentale de l’univers cosmique, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, n’est plus seulement une vision ésotérique : les nouveaux physiciens qui l’affirment sont aujourd’hui légion. »
Et d’ajouter : « Depuis la fin de la guerre, les philosophes et intellectuels patentés n’ont fait que suivre le sens du poil, celui du matérialisme dialectique, et du formalisme d’un art téléguidé par le mercantilisme. »
L’art visionnaire est, à l’inverse, la « flèche de l’esprit ».
Il fait du visible et de l’invisible, un seul tout : s’il est encore, en partie, marginal, il n’en ouvre pas moins toutes grandes les portes de l’avenir.
00:00 Publié dans Les Temps d'Arts | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
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Commentaires
Un petit passage par chez vous, pour vous dire bonjour, vous souhaiter une belle semaine, et surtout vous dire combien j'apprécie vos différentes rubriques, leur structure et la qualités de vos textes. Bien à vous, une française de Strasbourg en Alsace.
Écrit par : Flo H | 01/03/2011
Zut j'ai oublié une faute ;) :p
Écrit par : Flo H | 02/03/2011
Flo
Très touchée par vos si gentils compliments et encouragements, je vous remercie du fond du cœur et espère continuer longtemps encore à vous donner tant de plaisir à me lire.
Très cordialement
Écrit par : lnwe | 02/03/2011
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