26/02/2010
Augustine
J’ai connu Augustine parce qu’elle était tombée en travers d’une rue que j’allais traverser. J’ai eu un mal fou à redresser Augustine.
Ses premiers mots ont été pour m’implorer de ne pas cafter cette chute à sa maison de retraite deux rues plus loin, faute de quoi elle ne sortirait plus jamais seule.
Bon, bon, bien sûr.
On s’est assurées que la bouteille de mousseux, Saint-Machin, demi-sec, 11 degrés, destinée à son oncle René ne s’était pas brisée dans le cabas. On est allé à la pharmacie lui tartiner un peu de Synthol. Et puis je lui ai proposé de l’accompagner chez l’oncle René.
Elle m’a fait tout un cirque de remerciements, m’a menacé à plusieurs reprises de pleurer de joie. Elle a brodé sur mon prénom, « l’envoyée de Dieu », m’a raconté son spasme coronarien, ses opérations, sa précédente chute.
On a pris le métro. Je regardais ses chaussures, pensées par des gens qui ont décidé une bonne fois que la laideur sied à la vieillesse.
A sa demande, j’ai compté sa grenouille, vérifié trois fois que le chéquier de la Poste était bien dans la poche intérieure du cabas.
On a fini chez les Petites Sœurs des Pauvres. Oncle René était là, un curé absolument vieux, à béret et pèlerine, avec du sang qui ne circulait que par endroits.
Les phalanges soudées à la canne. J’étayais leurs embrassades, dans des craquements de fagots.
Il a trouvé le moyen de l’engueuler :
- Je t’attendais pour trois heures ! Il est cinq heures !
Elle se justifiait à coups d’ « Oncle René ». On a sorti la bibine
Accablement.
- Tu n’aurais pas dû !
- Oh ben pour toi, Oncle René, qui as toujours été si bon !
J’ai senti qu’Augustine bassinait l’Oncle René depuis quatre-vingts ans. On a fait appeler un taxi.
Une femme taxi s’est pointée à qui Augustine a dit « Monsieur ».
Vas-y Augustine, engouffre toi, je vais te rabattre la jupe pour qu’elle ne coince pas dans la portière. Avant on s’embrasse fougueusement.
- Promettez d’écrire. Ecrivez-moi pour la Sainte Augustine, c’est le 28 août.
- Sans faute.
- Personne n’a jamais été aussi gentil avec moi.
Ça sonnait vrai.
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