25/01/2010

1985 - Mathieu au Palais des Papes

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AVIGNON

 

1985- Mathieu.jpgC’est lui qui a lancé naguère une formule choc : « La liberté, c’est la vide ! » Et lui aussi qui a dit de l’abstraction lyrique dont il fut l’initiateur qu’elle représentait la plus grande révolution depuis Aristote. Il doit sa notoriété à un exploit : un tableau brossé en trois secondes et devant public, record mondial jamais égalé. Son nom : Georges Mathieu, soixante-quatre ans, peintre, affichiste, lissier, ensemblier, architecte, médailleur et, pour couronner l’ensemble, membre de l’Académie des beaux-arts.

On peut voir, durant l’été, une centaine de ses œuvres au palais des papes en Avignon. Trente années faites de signes, de taches, de calligraphies, avec leur point d’honneur : le Massacre des 269, réalisé en juin, juste avant l’ouverture de l’exposition.

La toile stigmatise la destruction sauvage par l’aviation soviétique d’un Boeing 747 des Korean Air Lines, au-dessus de l’île de Sakhaline, dans la nuit du 31 août au 1er septembre 1983. Mieux que n’importe quel discours et que n’importe quelle photo, la peinture exprime l’incandescence d’un ciel déchiré par 269 morts inutiles. Et parce que l’évènement a eu lieu aux confins du visible, il fallait, pour le dénoncer avec assez de force, le pouvoir visionnaire d’un artiste qui n’ignore rien ni de la linguistique, ni de l’embryologie des signes, ni de la topologie, ni des mathématiques modernes.

Le tableau révèle un Mathieu indigné, ému par le sang versé. Comme il apparaît déjà, par exemple dans son Ecartèlement de François Ravaillac avec la différence qu’il s’agit, cette fois, d’une actualité. Acte inqualifiable d’un pouvoir dictatorial qui se croit tout permis : on songe à Guernica de Picasso, dénonçant, à son époque, un autre massacre des innocents. Et absolue nouveauté, un artiste ose montrer du doigt un massacre perpétré par un pays marxiste.

Mais l’exposition d’Avignon ne se limite pas à cette seule réussite. Dès 1954, Mathieu écrivait : « Avec l’abstraction lyrique, les lois de la sémantique sont désormais inversées. De tout temps, une chose étant donnée, un signe était inventé pour elle, dès lors, un signe étant donné, il sera viable et par là véritablement signe s’il trouve son incarnation. » Alors que, dans une œuvre figurative, les signes sont entachés de références au réel qui les empêche d’agir de façon autonome et directe, Mathieu veut que, dans son œuvre, ceux-ci ne doivent leur efficacité qu’à eux-mêmes. Et il n’a pas hésité à s’en prendre à Jackson Pollock dont l’automatisme issu du surréalisme se « referme », à ses yeux, sur une figuration larvée.

Malraux a pu dire naguère qu’en Mathieu, l’Occident tenait son premier calligraphe. La référence à la calligraphie orientale, à sa vitesse d’exécution, à son graphisme tendu, à sa suprême élégance est patente dans son œuvre, et peut-être partage-t-il avec Tobey le titre de meilleur japonisant. Mais il n’y a, dans sa démarche, nul exotisme.

Et plus que cela : si Mathieu n’a guère de tendresse pour les philosophes qu’il trouve ratiocineurs et vains, rien ne lui échappe, en revanche, des spéculations les plus audacieuses de la science contemporaine et du processus de spiritualisation qui en déroule sur le plan de la création artistique. « Dans ce monde axé sur les choses, écrit-il encore, l’artiste est le dernier qui puisse recentrer le monde humain dans l’homme, s’il réussit à aimanter ses frères, à les rassembler dans des lignes de forces spirituelles. »

La peinture sera signes, écriture, ou ne sera pas. La position est difficilement tenable, on s’en rend compte en Avignon où une partie des toiles n’est guère que décorative. Néanmoins, il se dégage de l’ensemble l’impression d’une œuvre qui sait parler le langage de la seconde moitié du siècle. Ce que les acrobaties et provocations de Mathieu ont parfois empêché de percevoir avec suffisamment d’acuité.

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