18/01/2010
1985 - L’art brut perd son génie

SAINT-PAUL
L’homme était peu amène, atrabilaire, procédurier. Il n’y a aucun de ses zélateurs avec qui il ne soit pas plus ou moins brouillé et, même cette rétrospective, à laquelle Jean-Louis Prat, le directeur de la Fondation Maeght, a travaillé pendant trois ans, a été longtemps incertaine, tant il était d’humeur changeante. Mais Jean Dubuffet est mort, le 12 mai, dans sa quatre-vingt-quatrième année. Seul compte désormais le peintre. De telle sorte que c’est à un premier bilan que nous invitent les cent cinquante tableaux, sculptures et dessins réunis à Saint-Paul-de-Vence.
L’ensemble est impressionnant. Car on pouvait craindre que l’art de Dubuffet fût intellectuel : aucun peintre contemporain n’a autant écrit, argumenté, conférencé. Et l’on sait ce qu’il pensait de l’intellectuel : « Un type sans orient, opaque, sans vitamines un nageur d’eau bouillie. Désamorcé. Démanté. En perte de voyance. » Eh bien, c’est ici tout le contraire. Et peut-être, ce qui frappe au premier chef chez ce grand discoureur, ce sont d’abord les qualités proprement picturales.
La chose est d’autant plu étonnante que Dubuffet est un génie tardif qui a accumulé les échecs et plusieurs fois renoncé avant d’aboutir, autour de 1943-1945, à plus de quarante ans. Non qu’il fût malhabile – il avait dessiné ses grands-parents, pendant son adolescence, dans la manière de Watteau -, mais à case de sa volonté de chercher une rupture avec l’art des musées.
« Naïve est l’idée que les quelques pauvres faits et quelques pauvres œuvres des temps passés qui se sont trouvés conservés sont forcément le meilleur et le plus important de ces époques. Leur conservation résulte seulement de ce qu’un petit cénacle les a choisis et applaudis en éliminant tous les autres », écrivait-il. Ce qui l’intéressait, lui, c’est la haute fièvre, l’attelage avec le hasard, les valeurs sauvages. Comme dans l’art des malades mentaux comprenant « des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique » et qu’il avait baptisé « art brut ». Les fous ont été ses nègres, sans la statuaire desquels il n’y aurait pas eu de peinture cubiste ; ils lui ont permis d’effectuer la même percée que Picasso à travers un masque dogon.
Cette quête des commencements psychiques est partout dans l’œuvre de Dubuffet. Dans ses matériologies désertiques et cataclysmiques, de même que dans ses agrestes tableaux d’assemblage. Dans ses innombrables bonhommes qui titubent, plus proches du clochard moderne, athée, paumé, que du portrait par Ingres de M. Bertin. Dans l’interminable série de l’Hourloupe. Il était l’un des rares peintres français de sa génération de renommée internationale. C’est un très grand artiste qui vient de mourir.
00:00 Publié dans Les Temps d'Arts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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