04/01/2010

1985 - Pignon la victoire sur la réalité

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PARIS

 

1985-pignon&picassophoto.jpgEdouard Pignon le dit lui-même : « J’ai eu cette chance d’avoir Picasso dans ma vie. Picasso, c’était pour moi comme une fête ». Leur amitié datait de 1936. Mais elle s’épanouit beaucoup plus tard, en 1951, quand Picasso proposa à Pignon de venir mener avec lui « une vie de peintre » à Vallauris.

Or, c’est cet ami très proche âgé aujourd’hui de quatre-vingts ans qui, dès le 22 février, a succédé à Picasso au Grand Palais, sur trois étages et mille cinq cent mètres carrés, dans les salles mêmes où celui-ci avait exposé en 1966. Cent cinquante tableaux de grande taille couvrant quarante ans de peinture – de l’époque d’Ostende aux toutes récentes Dames du soleil – à quoi s’ajoutent aquarelles, affiches, carnets, livres et dessins, l’ensemble est gigantesque, éclatant de couleurs, exaltant, tonique, magnifique.

C’est sans doute dans l’estaminet tenu par sa mère, pendant que son père était à la mine, qu’Edouard Pignon contracta le virus de la peinture. Nous sommes à Marles-les-Mines, durant la Première Guerre mondiale, les troupes anglaises montent en ligne. Le petit Edouard est rouquin. Un soldat anglais venu prendre une bière dans le café maternel le remarque et fait son portrait aux crayons de couleur. La magie de la ressemblance. Son avenir allait en être changé.

Pas tout de suite, car Pignon a fait trente-six métiers. Il sera tour à tour galibot : « Moi-même j’ai travaillé dans la mine. Pas très longtemps ; je détestais cela. Quand il y avait du soleil, descendre dans ce trou noir, c’était affreux. » Puis cimentier-plafonneur, chômeur, manœuvre spécialisé aux usines Citroën, pointeur, metteur en pages, figurant chez Dullin et chez Artaud… avant de vivoter enfin de son art. L’école de la vie et les cours du soir. Et aussi une vexation misérable : un samedi après-midi, dans une galerie célèbre de la rive gauche. Pignon jeune homme feuillette les estampes d’un présentoir et se fait rappeler à l’ordre par le marchand inquiet à la vue de ses mains calleuses d’ouvrier. L’inverse de l’intellectualisme, du snobisme. Quelqu’un qui, dans sa jeunesse, était capable de monter à une échelle en portant sur le dos un sac de cent kilos ; qui sait la difficulté de la vie : qui cherche, dans ses tableaux, à « faire rendre gorge à la réalité » comme il dit.1985-- pignon rouge.jpg

Cette quête de la réalité se retrouve dans chacune de ses séries. Lorsque, immédiatement après la dernière guerre, il peignait par vingt-cinq degrés sous zéro les bateaux de pêche pris dans les glaces d’Ostende. Lorsque, arrivé dans le Midi, il se mesure à l’olivier : une des toiles majeures de l’exposition est le Tronc d’olivier, un arbre énorme, découvert un jour d’été au bord d’une restanque, sur la route de Bandol. Lorsque plus tard, il reviendra en pays minier afin de voir « battre » les coqs, l’œil collé contre le grillage, la main sensible comme un oscillographe, au milieu de l’éclaboussement du sang des victimes et de la foule des parieurs.

Puis, pour ce peintre venu du Nord ce sont surtout les scènes de plage. La série des Plongeurs pour commencer qui entrent dans l’eau la tête minuscule entre les bras tendus en avant, les pieds immenses. Celle des Vagues : « Moi ça m’effraie, la vague, quand je vais tout seul devant elle, et que je regarde le rocher et qu’il y a cette immense chose qui gronde. » C’est un éclatement qui l’intéresse, les jours de mistral ou de tempête Hokusai aurait aimé cela. Puis les Nus, renversés, pliés, repliés, recroquevillés, endormis, pelotonnés, blancs, rouges, incandescents.1985-pignon.jpg

Espaces proches, espace tactile, espace ouvert, opposé à l’espace illusionniste de la tradition, ce que Pignon donne à percevoir c’est ce qui ne se voit pas et pourtant nous crève les sens. Il ne s’agit plus, dans ses tableaux, ni de représentation – au sens théâtral du mot – ni de description plus ou moins exacte, plus ou moins appuyée, mais d’autre chose d’infiniment plus complexe qui cherche avant tout à saisir un fonctionnement.

Et aujourd’hui, l’artiste est plus libre que jamais, n’hésitant pas à enduire de bleu Méditerranée ses baigneuses, à asseoir l’ami Picasso dans une barque, à côté de lui, au rendez-vous d’Antibes, à transformer ses parasols en girandoles. On comprend pourquoi le petit galibot détestait le trou noir de la mine : sans le savoir encore, il était un frère voyant.

En 1966, à l’occasion d’une importante exposition de ses œuvres au musée national d’Art moderne, il se trouva un critique amateur de bimbeloteries néo-néo-néo-dadaïstes pour écrire que c’était là le genre de peinture légitimant qu’un artiste cassât ses pinceaux. Mais tout le monde n’est pas de cet avis. A peine devenu ministre de la Culture Jack Lang a voulu cette exposition. Le Centre national des arts plastiques l’a réalisée. Conjointement s’ouvre à la galerie Beaubourg un hommage de Pignon à Picasso.

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