09/11/2009

1984 - Un siècle de primitivisme

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NEW YORK

 

1984-masque.jpgA peine installé dans ses nouveaux locaux, le Museum of Modern Art attire la foule des visiteurs avec une exposition brûlante, « Primitivism in Twentieth Century Art : Affinity of the Tribal and the Modern », qui, dès son ouverture, le 24 octobre, a divisé la critique.

Groupant 200 masques, sculptures et objets d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique du Nord opposés à 150 œuvres d’artistes tels que Gauguin, Matisse, Picasso, Brancusi, Modigliani, Klee, Giacometti, Max Ernst, elle pose la question réitérée des rapports de l’art moderne et des arts sauvages tout au long de notre siècle.

 

Dans les salles comme dans le catalogue, les face-à-face sont le plus souvent saisissants, comme ceux qui confrontent le Portrait de Mme Matisse par son époux et un masque du Gabon ; Masque de la peur de Klee et d’un dieu de la guerre du Sud-Ouest des Etats-Unis ; le Nez de Giacometti et un masque-casque de Nouvelle- Bretagne ; un bronze de Max Ernst, Oiseau-tête, et un masque du Burkina-Faso.

 

Avant même les Demoiselles d’Avignon de Picasso, en 1907, nées en grande partie d’une visite de l’artiste au Musée du Trocadéro, c’est Gauguin – il avait passé plusieurs années de sa petite enfance au Pérou – qui quitta les rivages de la renaissance pour ceux des îles Marquises et de la beauté maorie. Mais à aucun moment il ne s’agit de jeux formels ou visuels.

William Rubin et Kirk Varnedoe, à qui nous devons cette exceptionnelle confrontation, se sont expliqués sur leur démarche. « Le but principal de notre exposition n’est pas la mise en évidence d’influences directes d’œuvres tribales sur des œuvres modernes. Ceci n’est qu’un thème parmi d’autres. » Et Varnedoe de préciser à propos des Demoiselles d’Avignon : « Picasso a rendu évident le fait qu’au-delà des leçons d’ordre formel qu’il a tirées des objets d’art tribal, c’était d’abord l’esprit qui animait leur conception, leur puissance magique qui transformait plutôt qu’elle n’imitait, qui a modifié sa conception de l’art. »1984-primitivisme.jpg

 

Ainsi qu’il le confiera beaucoup plus tard à André Malraux qui le rapporte dans la Tête d’obsidienne, la découverte de l’art nègre par Picasso fut quelque chose de repoussant et de fascinant à la fois, tant il le trouvait hostile, étranger. Il parle non de statuaire, mais de « fétiches », et c’est en tant que tels que celle-ci fut reçue à l’époque par la totalité des artistes qui, de Derain à Vlaminck, en furent influencés sans faire, d’ailleurs la différence entre l’Afrique et l’Océanie.

Ils ne savaient pas ce que nous savons aujourd’hui, c’est-à-dire que la statuaire africaine a ses maîtres, ses écoles, ses tendances ainsi que Jean Laude, l’un des meilleurs spécialistes de la question a pu le démontrer. Et ainsi que le pressentait déjà Carl Einstein dans Negerplastic, le premier ouvrage consacré à l’art nègre, qu’il écrivit pendant la Première Guerre mondiale après avoir visité le musée du Congo à Tierwaren.

Le principal intérêt de l’exposition du MOMA est moins, cependant, dans ce qu’elle rappelle des rapports du primitivisme africain ou océanien avec le fauvisme, le cubisme et l’expressionnisme allemand que par ce qu’elle révèle de son influence sur le surréalisme. Qui se doutait, en effet, que Giacometti, durant sa période surréaliste et que Max Ernst dans les années 30, aient été aussi profondément touchés par le primitivisme que par l’inconscient ?

 

1984-Max Ernst.jpgLe 10 mai 1931, partait de Paris la mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti dirigée par Marcel Griaule, un jeune et brillant africaniste, entouré de collaborateurs non moins brillants parmi lesquels se trouvait le poète Leiris. Ce que la mission rapportera deux ans plus tard, et à quoi la revue Minotaure fit un large écho, était considérable : 3 500 objets ethnographiques, 6 000 photographies,  200 enregistrements sonores, auxquels s’ajoutait la notation de 30 langues et dialectes pour la plupart inconnus jusqu’alors.

L’Afrique cessait d’être exotique pour devenir, aux yeux des Européens une civilisation, une culture dont on découvrait les mœurs, les rites, les croyances, les habitudes mentales et c’est pour tout cela que se passionnera aussitôt le groupe surréaliste.

Le primitivisme a quelque chose de supranaturel, d’incantatoire et l’on comprend aisément que notre époque troublée ait pu trouver de profondes résonnances.

Nous sommes loin des prétendus fétiches chers à nos artistes du débit du siècle. Essoufflés par deux millénaires et demi de tradition gallo-romaine, nous devons surtout au primitivisme une maîtrise nouvelle, un nouveau sang. C’est cela qu’on retiendra de l’actuelle exposition du MOMA.

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